C’est ballot : tout auteur, même à la retraite, se sent obligé d’exhiber son CV…

Histoire de légitimer son statut, d’asseoir sa position dans la société, et dans le monde très sélect des gens de plumes… des fois qu’on frauderait, dites donc !

.On étale donc, les titres pompeux, des diplômes en carton, comme la confiture aux cochons, pardon, aux lecteurs, aux futurs lecteurs, disons aux futurs lecteurs « potentiels », parce que rien n’est jamais acquis, des preuves ou au moins des indices subtils, comme quoi ce qu’on écrit, c’est quand même bien mieux que ce qu’écrivent les autres…

La sélection continue. Celle des notes et de l’école. Celle du premier de la classe et du cancre. Finalement, c’est d’une puérilité affligeante.

Cette société, ce monde, est malade du complexe de supériorité/infériorité (oui finalement c’est la même chose, selon de quel côté du critère sélectif on se trouve) , de la crèche au mouroir… On étale et en même temps, on écrase… Parce que dire quelque part qu’on est «  Agrégé de lettres modernes, Maître de conférence de littérature française » ou autre maladie de ce genre, c’est dire à ses lecteurs : « Soyez donc de ma caste, celle des savants, me lire vous rendra exceptionnel !  » Les autres ? Ils écrivent « de la meeeeerde ! » (pour paraphraser Jean-Pierre Coffe, auteur de 33 livres et guides, dont on ne retiendra que cette phrase, au final et c’est déjà pas mal !)

Parce que c’est vrai quoi, si tu es boucher ou pompiste, ou au RSA, tu le mets JAMAIS dans un CV d’auteur… Si ? Et pourquoi ? Parce que tout le monde s’en fout. Je crois que tout le monde s’en fout, même si t’es agrégé de lettres, hein, faut pas croire. Mais bon, t’es tourneur-fraiseur dans une usine de conserves ? Aucun rapport avec l’écriture… On s’en fout ! C’est pas un diplôme noble, ça ha ha, tu nous la fais pas !

HEIN ? Comment ça aucun rapport ? Mais c’est ta vie, ça, tourneur-fraiseur dans une usine de conserves, tes rencontres, tes errances, tes voyages, ton soutien à Mélenchon, tout ça, quoi, la vie ! C’est ta matière première, avec laquelle tu vas modeler tes histoires et tes personnages, c’est pas rien !

Tu préférerais pas qu’on te dise : Voyons voir ce que toi, individu de l’espèce des humains, ce que tu as à nous dire… Raconte ! Avec tes mots, avec tes fautes de grammaire et d’orthographe, raconte ! Toi, le désagrégé de lettres, raconte ! Raconte tes failles et tes envies, raconte tes batailles, tes victoires et tes défaites, raconte ! Invente des personnages pour te cacher derrière (attention on voit le bout qui dépasse, petit canaillou ! ), des villes imaginaires pour te planquer dedans, des mondes extraordinaires pour qu’on te coure après, des fois qu’on t’attrape, mais raconte ! Avec ta rage, avec tes tripes, c’est mieux qu’un CV, non ?

Alors raconte, et à voix haute, hein.

Parce qu’à voix haute, personne n’entendra si tu mets un T ou un D à « connard »…Oui n’oublie pas de dire des gros mots, ça, les Agrégés, ils supportent pas, ça leur file des boutons, c’est ballot.